Conférence annuelle du Réseau évangélique suisse, samedi 24 avril 2010
La Suisse est-elle une nation chrétienne ?
Contribution orale de M. Robin Reeve, théologien, en introduction au débat de la table-ronde
Répondre sur le plan théologique et biblique à la question : « La Suisse est-elle une nation chrétienne ? » ne peut évidemment pas être résumée à une intervention de quelques minutes. Au cours de l’histoire y a eu des variances de perception du lien entre l’Église et l’organisation politique de la société. Aujourd’hui même, si la question se pose au sein de nos milieux évangéliques, c’est qu’il y a des nuances et des convictions différentes – et ce, d’autant plus que nous sommes confrontés à une évolution de notre société vers une pluralité religieuse plus manifeste et moins « confortable » qu’elle pourrait avoir semblé, du temps où la « chrétienté » était dominante. Je vais donc ébaucher des pistes de réflexion sur le sujet.
La perception néotestamentaire des liens entre l’Église et l’État
Bien que l’on trouve des récits de contact entre Jésus ou les apôtres avec les autorités politiques (ou les représentants de l’État), le NT insiste sur deux plans différenciés : le royaume de Dieu et les nations.
Typiquement, quand Pilate interroge le Christ sur la nature de sa royauté, celui-ci répond : « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Quand le gouverneur questionne plus précisément Jésus (« Tu es donc roi ? »), celui-ci définit encore plus clairement la nature de sa charge : « Tu le dis, je suis roi. Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. » Il est question de témoignage, de vérité et d’écoute – aucune référence à l’établissement d’un pouvoir politique. Lors de son arrestation, quand un de ses disciples utilise son épée pour défendre le Christ, celui-ci énonce un principe qui dépasse le contexte immédiat de la nécessité de sa souffrance : « Tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée ». Jésus, à qui l’on demandait s’il fallait payer l’impôt aux Romains – ce qui impliquait l’usage de pièces à l’effigie de l’Empereur, une manifestation idolâtre pour bien des Juifs pieux – a insisté sur la soumission à l’occupant : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Si l’on saisit que le motif de la question posée était « pour lui tendre des pièges et saisir de lui quelque parole, afin de le livrer au magistrat et à l'autorité du gouverneur », on comprendra que le Christ a clairement montré qu’il n’avait pas un projet d’agitation politique ou de prise de pouvoir au niveau national.
L’Église du Nouveau Testament suit clairement cette ligne : en aucun lieu ne s’associe-t-elle à l’usage de la force pour défendre ou promouvoir sa cause. Nulle part ne trouve-t-on d’agenda politique, cherchant à transformer l’Empire Romain en « nation chrétienne ». Quand il y a confrontation avec les autorités, c’est la soumission qui est prônée :
· Par Paul : « Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures ; car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu, et les autorités qui existent ont été instituées de Dieu. »
· Par Pierre : « Soyez soumis, à cause du Seigneur, à toute autorité établie parmi les hommes, soit au roi comme souverain, soit aux gouverneurs comme envoyés par lui pour punir les malfaiteurs et pour approuver les gens de bien. »
Cette soumission ne s’adresse pas à des autorités prétendument « chrétiennes » (il n’y en avait de toutes façons pas !), mais bien aux magistrats et autres représentants de l’Empire païen de Rome. L’objection de conscience quand « il faut obéir à Dieu, plutôt qu’aux hommes », n’implique pas de résistance violente et sa conséquence peut aller jusqu’au martyre. La prière pour les autorités politiques vise à ce qu’elles laissent les chrétiens mener « une vie paisible et tranquille, en toute piété et dignité », le but essentiel de cette requête étant la diffusion de l’Évangile, afin que tous « parviennent à la connaissance de la vérité ».
Les deux premiers siècles de l’histoire de l’Église nous montrent une propagation de la foi chrétienne selon les mêmes lignes théologiques : séparation claire entre l’Église et le pouvoir, renoncement à participer à l’exercice de la force armée. Dialogue avec les autorités et résistance passive allant jusqu’au martyre…
Le tournant constantinien
L’empereur Constantin 1er, après une victoire militaire au Pont Milvius attribuée à l’apposition d’un signe chrétien sur le bouclier de ses soldats, promulgue un édit de tolérance religieuse en 313, autorisant le culte chrétien dans l’Empire.
En 380, l’empereur Théodose 1er, à Thessalonique, promulgue un édit affirmant : « Tous les peuples doivent se rallier à la foi transmise aux Romains par l’apôtre Pierre, celle que reconnaissent Damase et Pierre d'Alexandrie, c’est-à-dire la Sainte Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Le christianisme devient religion d’État – avec pour première conséquence le massacre de plusieurs milliers de représentants de l’hérésie arienne… À partir de ce moment, la confusion entre l’Église et le pouvoir politique va s’installer comme la forme courante de christianisme. Défendre l’Empire ou l’étendre correspond alors à la défense ou à la propagation de l’Église. Être citoyen de l’Empire, c’est être chrétien – d’où l’émergence de l’idée d’un État chrétien.
Cette vision « constantinienne » a perduré jusqu’à aujourd’hui – dans des formes atténuées (par exemple avec des Églises « officielles », voire « d’État »), sauf dans le cas de l’État du Vatican, qui engage d’ailleurs nos « Gardes Suisses », mercenaires « chrétiens » chargés de défendre par la force cette petite nation.
C’est la Réforme radicale du 16e s., dans le protestantisme, qui représente la contestation la plus vive de la confusion entre l’Église et la nation, au nom d’un retour aux critères bibliques. L’opposition et la persécution a été très forte, tant de la part des catholiques romains que des Réformés : même les tenants d’un anabaptisme pacifique ont été pourchassés et massacrés, dans notre Suisse prétendument « chrétienne ». Les communautés évangéliques, dont la plupart tirent leurs racines de la Réforme radicale, ont aussi souvent pris des distances d’avec le pouvoir séculier.
Quelques questions théologiques
· Comment peut-on promouvoir l’idée d’une nation chrétienne, quand cette notion est absente du Nouveau Testament ?
· Est-il légitime de s’appuyer sur l’Ancien Testament, et notamment sur le régime théocratique spécifique à l’Ancienne Alliance conclue avec Israël, pour en reporter les données (ou une partie) sur notre pays ?
· Quel est le sens à donner à l’adjectif « chrétien » ? Parle-t-on de la définition biblique de ce terme, ou s’agit-il d’une notion culturelle, sociologique ?
· Si la vision constantinienne de l’Église n’est pas valide, comment concevoir le rôle des chrétiens dans notre pays : à titre individuel, à titre collectif (Églises, œuvres, etc.) ? Comment vivre notre citoyenneté ? Quel est notre contribution au bien de la Cité ?
· Si la vision constantinienne tend à confondre le sel et la terre (au point qu’il n’y a plus de terre à « saler ») ou la lumière et le monde (au point que la nation est elle-même « Lumière »), comment éviter le risque d’un excès contraire d’un séparatisme sectaire, où le sel ne pénètre plus la terre et où la lumière reste cachée sous le « boisseau » des salles de culte ?