Etre évangélique aujourd'hui
Une définition socio-historique de l'identité évangélique
Qu'est-ce qu'un évangélique?
La question de l'identité des évangéliques a fait couler beaucoup d'encre. Il faut dire que le spectre des chrétiens qui se reconnaissent dans le terme "évangélique" est large. De l'anglicanisme au pentecôtisme, du luthéranisme au baptisme en passant par le méthodisme et les églises réformées, il n'existe pratiquement aucune dénomination protestante où des évangéliques ne s'engagent ni ne participent à la vie active de la communauté locale.
Devant cet ensemble un peu hétéroclite, il n'est pas aisé de repérer les caractéristiques communes. La structure ecclésiale de l'Eglise anglicane, par exemple, est tellement différente de celle des congrégations pentecôtistes qu'il deviendrait compliqué, si ce n'est impossible, de définir le terme évangélique en fonction d'une structure précise d'Eglise. De même, la liturgie d'un luthérien évangélique danois (1) diffère considérablement de celle d'un membre marseillais de la Mission tsigane (2). Il serait donc tout aussi délicat de définir l'identité des évangéliques en fonction d'un style d'Eglise ou même d'une expression type de la foi. Selon les arrière-plans ecclésiaux et culturels des uns et des autres, la spiritualité évangélique est diverse et multiforme.
Le dénominateur commun est à chercher ailleurs. Si la question identitaire restera probablement encore longtemps objet de débat, un consensus semble aujourd'hui se dégager parmi les socio-historiens (3) pour dire qu'un noyau commun unit les différentes familles évangéliques. Ce noyau, qui se veut fidèle à l'héritage de la Réforme mais dans un contexte changé, est constitué de quatre thèmes fondamentaux:
1. la conversion comprise comme une rencontre personnelle avec Dieu à l'initiative de Dieu lui-même.
2. la Bible comprise comme Parole de Dieu entièrement digne de confiance et suprême autorité sur toutes les questions de foi et de vie.
3. la croix, ou la conviction que le sacrifice expiatoire du Christ est "l'unique fondement, pleinement suffisant, pour notre rédemption" (4).
4. l'action, ou, plus précisément, le désir de communiquer sa foi par l'évangélisation et la mission.
Ces quatre points ne définissent pas l'ensemble de la foi évangélique, pas plus qu'ils n'excluent a priori tous les autres aspects de la théologie chrétienne. Il s'agit plus simplement d'un dénominateur commun aux chrétiens évangéliques, un ensemble de thèmes mutuellement liés qui constitue le socle spirituel et théologique d'un réseau d'églises, d'oeuvres, d'associations et d'individus. [...]
Evangélique et réformé
Durant le 18e siècle, le rationalisme des Lumières s'est progressivement introduit dans les Eglises en favorisant une théologie naturelle et une morale humaniste. La confiance que l'homme des Lumières mettait dans la raison humaine a permis l'émergence d'une théologie soumise au contrôle rationnel, une théologie critique et parfois même exempte de mystère et de révélation. Evalués au crible de la raison autonome, de nombreux points de la foi chrétienne, autrefois si chers à Luther et Calvin, furent tus et parfois combattus. Ainsi en fut-il de doctrines comme la Trinité, la divinité de Jésus-Christ et le péché originel. Sur ce dernier point, le catéchisme genevois de 1788 est particulièrement intéressant. Il parle de l'utilité des oeuvres en ces termes:
D[emande]. Pourquoi devons-nous faire des bonnes oeuvres?
R[éponse]. Parce qu'il y a une satisfaction réelle attachée à la pratique des bonnes oeuvres, & que l'on s'attire par-là l'estime des hommes & leur bienveillance; mais surtout, parce que c'est le seul moyen de plaire à Dieu & d'obtenir le salut. (5)
Contrairement aux enseignements de la Réforme, l'homme n'est plus corrompu par le péché et le salut ne dépend plus de la grâce seule. Alors que pour Calvin, "la justice de Dieu... ne sera point satisfaite d'aucune oeuvre humaine et nous accusera de mille crimes sans que nous puissions en laver d'un seul" (6), les bonnes oeuvres tout humaines du catéchisme de 1788 permettent de plaire à Dieu et même d'obtenir le salut.
Dès les années 1730, une réaction forte à ce rationalisme religieux se dessine, essentiellement dans les pays anglo-saxons, pour favoriser la dimension revivaliste de la foi contre le formalisme des églises traditionnelles. Ce sont les mouvements de réveil qui insistent sur la conversion du coeur rendue possible par l'oeuvre du Christ mort en sacrifice pour nos péchés. Les méthodistes John et Charles Wesley de même que les calvinistes George Whitefield et Jonathan Edwards sont de ceux qui ont le plus contribué à diffuser ce message centré sur la croix et pétri d'appels à la repentance. Une rechristianisation des masses s'en est suivie qui interpella et parfois transforma en profondeur de nombreuses églises. Il n'est pas exagéré de parler d'un foisonnement d'activités religieuses et missionnaires qui façonna le christianisme évangélique et modifia le paysage religieux de nombreux pays, y compris la Suisse (7). C'est ce foisonnement religieux qui favorisa la structuration du mouvement évangélique dès la fin du 18e siècle. Face aux défis du monde contemporain, les chrétiens évangéliques ont ressenti le besoin de s'associer et créer des réseaux pour faciliter la diffusion de l'Evangile. Voici quelques dates et oeuvres clés de cette mise en réseau:
- 1795, fondation de la London Missionary Society dont le célèbre explorateur David Livingstone fut l'un des premiers missionnaires en Afrique (8),
- 1797, fondation de la Société Néerlandaise des Missions parmi les Païens,
- 1799, fondation de la Church Mission Society for Africa and the East,
- 1804, fondation de la British and Foreign Bible Society, à l'origine de la Société Biblique Universelle,
- 1810, fondation de l'American Board of Commissioners for Foreign Missions,
- 1815, fondation de la Société des Missions de Bâle
- 1822, fondation de la Société des Missions Evangéliques de Paris (9),
- 1825, fondation de la Mission presbytérienne d'Ecosse,
- 1826, fondation de la Société des Missions Evangéliques de Lausanne, plus tard devenue Mission Romande, puis Missions Suisse en Afrique du Sud,
- 1831, fondation de la Société Evangélique de Genève dont la Mission Internationale de Secours aux Militaires Blessés prélude à l'oeuvre de la Croix-Rouge en 1859,
- etc.
La liste est longue. Elle illustre le dynamisme, la créativité et le zèle des oeuvres évangéliques. Elle met aussi en exergue le caractère interconfessionnel de chaque entreprise. La société biblique britannique (British and Foreign Bible Society), par exemple, a toujours compté dans ses rangs des anglicans tout comme des méthodistes et des presbytériens. Plus près de nous, la Société Evangélique de Genève a toujours regroupé libristes et nationaux. Ce fut d'ailleurs l'une de ses figures de proue, l'historien Jean-Henri Merle d'Aubigné, qui initia et permit la construction de la salle de la Réformation de Genève (10). L'un de ses lointains successeurs à la tête de la Société Evangélique de Genève, l'historien Gabriel Mützenberg, était membre de l'Eglise Protestante de Genève (anciennement Eglise Nationale Protestante) et deux fois lauréat du Prix Henri Dunant. Nulle part dans ces exemples, le terme "évangélique" ne se réfère exclusivement à une union d'église mais renvoie bien plutôt à une identité commune, ce socle spirituel et théologique dont j'ai parlé plus haut.
La création de l'Alliance Evangélique en 1846 s'inscrit dans une perspective identique. Elle vise la fédération des chrétiens évangéliques à l'échelle mondiale. [...]
Le message du Christ mort sur la croix pour nos péchés et ressuscité pour notre justification est aujourd'hui encore capable de toucher des coeurs et transformer des vies. Ce message ne demande pas qu'à être prêché. Il demande à être vécu dans une vie de foi personnelle.
Jean Decorvet, pasteur réformé
(conférence donnée le 9 mai 2009 à Yverdon dans le cadre d'une journée du Forum évangélique réformé; publiée avec l'aimable autorisation de son auteur)
Notes :
(1) Le mouvement évangélique luthérien danois est relativement important. Il soutient une faculté de théologie luthérienne confessante : la Copenhagen Lutheran School of Theology.
(2) La Mission Evangélique des Tsiganes de France revendique 100'000 fidèles répartis sur l’ensemble du territoire.
(3) Formulée par D. Bebbington en Angleterre, et développée par M. Noll aux Etats-Unis, cette définition s’est aujourd’hui imposée dans la recherche socio-historique sur le mouvement évangélique […]. Quant à la théologie évangélique, une étude récente mérite une attention toute particulière : Timothy Larsen et Daniel J. Treier, The Cambridge Companion to Evangelical Theology, Cambridge, Cambridge University Press, 2007.
(4) L’expression vient de la confession de foi de l’Alliance Evangélique Européenne.
(5) Catéchisme ou Instruction sur la Religion chrétienne, à l’usage des Jeunes Gens qui ont déjà fait des progrès dans l’étude de la Religion, Genève, Bonnant, 1788, p. 127. C’est moi qui souligne.
(6) Jean Calvin, Institution de la Religion Chrétienne, III, xii, 2 ; voir aussi II, iii.
(7) A ce propos, il est tout particulièrement intéressant de consulter les ouvrages suivants : Léon Maury, Le Réveil religieux dans l’Eglise réformée à Genève et en France (1810-1859), 2 vols, Paris, Fischbacher, 1892 ; William Edgar, La carte protestante. Les réformés francophones et l’essor de la modernité (1815-1848), Genève, Labor et Fides, 1997.
(8) En 1797, une trentaine de missionnaires partirent sur le même navire pour Tahiti. Fruit de leur travail, la population polynésienne de Tahiti demeure aujourd’hui encore majoritairement protestante.
(9) La théologie évangélique de la Mission ne fut pas unanimement soutenue à ses débuts. Les autorités ecclésiastiques réformées et luthériennes refusèrent d’accueillir dans leurs locaux la première assemblée en 1824. Il est à noter que l’un des membres fondateurs de la Mission fut Auguste de Staël, fils de Mme de Staël. Auguste de Staël fut également l’un des initiateurs de la Société de la Morale Chrétienne (fondée en 1821) qui oeuvra pour la justice sociale et l’abolition de la traite des Noirs.
(10) Malheureusement détruite en 1969, la salle de la Réformation fut inaugurée en 1867 avec l’appui de l’Alliance évangélique. Entre 1920 et 1929, elle accueillit les assemblées annuelles de la Société des Nations.