Les évangéliques s’interrogent sur ce qui fait leur identité. Les frontières ne sont plus aussi nettes qu’elles semblaient l’être il y a encore trente ans. Qu’est-ce donc qu’un évangélique? Le premier colloque de théologie évangélique francophone qui a eu lieu à Paris les 11 et 12 septembre 2002 s’est posé la question.
Au cours du 20e siècle, le monde évangélique s’est fortement développé tout en subissant des mutations importantes. On parle de ce courant comme de la " troisième force" du christianisme. Pourtant, les évangéliques ne savent plus toujours très bien qui ils sont ni quelle est leur spécificité. Certains ressentent même une certaine gêne à employer le terme "évangélique", ayant le sentiment qu’il est dépassé par rapport à la réalité œcuménique qui prévaut en certains endroits. Mais se souvient-on que ce courant a des racines qui parcourent toute l’histoire de l’Eglise? N’y a-t-il pas là un héritage à ne pas galvauder?
Un mouvement au centre du christianisme
Henri Blocher, professeur de théologie systématique à la Faculté de Théologie de Vaux-sur-Seine, a plaidé au cours de ce colloque de théologiens pour "le droit que nous avons, en tant qu’évangéliques, de nous revendiquer de la catholicité (c’est-à-dire de l’Eglise universelle). Nous sommes les héritiers des chrétiens de l’Eglise primitive et de la Réforme. La vraie continuité de l’Israël, c’est l’Eglise. La vraie continuité de l’Eglise ancienne et médiévale, c’est la Réforme. Et les évangéliques sont les héritiers du christianisme de la Réforme". En d’autres termes, le mouvement évangélique s’inscrit dans la chrétienté, et non pas en rupture avec elle. Le mouvement évangélique revendique le maintien du "bon dépôt de la foi". L’appartenance à une dénomination est tout à fait secondaire par rapport à l’attachement à la personne du Christ et à son enseignement.
Pour s’inscrire dans la catholicité évangélique, c’est-à-dire dans cette Eglise fidèle au Christ tout au long de l’histoire, il faut pouvoir confesser le tota scriptura, le tout de la Parole de Dieu. Il en découle un attachement à l’Écriture, en paroles et en actes. D’où aussi la nécessité d’avoir passé par la nouvelle naissance pour appliquer l’Écriture dans sa vie quotidienne. "Il n’est pas de domaine dans la vie des hommes dont le Christ ne puisse dire: il est à moi". disait Abraham Kuyper.
Une histoire évangélique
L’emploi du terme "évangélique" pour désigner un courant de pensée vient de l’anglais "evangelical" qui a servi, au 18e siècle, à désigner un groupement informel de Grande-Bretagne qui réunissait des chrétiens "dissidents" et des "anglicans pieux" qui voulaient vivre une foi enracinée dans l’Écriture. Vers 1800, des chrétiens évangéliques ont fondé ensemble les grandes sociétés bibliques et missionnaires. En 1846, 921 délégués de 52 dénominations venant d’une dizaine de pays d’Europe et d’Amérique ont créé l’Alliance Évangélique. Mais, comme déjà dit, le courant évangélique a en fait traversé toute l’histoire de l’Eglise depuis le premier siècle. On peut y rattacher la plupart des Pères apostoliques et des Pères de l’Eglise, la prédication de tous ceux qui ont protesté, au moyen âge, contre l’institutionalisme de leur Eglise (Pierre Valdo, Jean Hus, etc.) ainsi que la Réforme, le piétisme, le méthodisme et les réveils.
Au tournant du 20e siècle, la controverse autour du modernisme a opposé protestants libéraux et protestants orthodoxes. Les théologiens conservateurs ont publié une liste de "fondements" doctrinaux (Fundamentals) qu’il fallait maintenir coûte que coûte (infaillibilité des Ecritures, divinité du Christ, sa naissance virginale, sa mort expiatoire, sa résurrection corporelle et son retour personnel). En 1909, Warfield, Ryle, Moule et d’autres publient une revue sous le titre Fundamentals, qui donne naissance au courant fondamentaliste aux Etats-Unis. Le terme a pris aujourd’hui une connotation négative, mais il désignait à ses début des théologiens compétents qui s’étaient accordés sur des points essentiels malgré leurs divergences sur des points secondaires. Toutefois, ce courant était porté par une vague essentiellement réactive et défensive. Une première mutation a eu lieu aux Etats-Unis avec notamment Billy Graham, qui s’est éloigné des positions fondamentalistes en voulant ne pas seulement conserver une orthodoxie, mais revenir à un message vivant qu’il s’agissait de proclamer et de propager. Ce nouveau courant a eu le souci d’un enseignement théologique de qualité, prenant position sur des questions négligées par le courant fondamentaliste (problèmes sociaux, éthiques, philosophiques, etc.). Une seconde mutation a eu lieu dans les années 1970, avec un débat sur la question de l’inerrance biblique, du charismatisme et du noyau central de la foi. Une tendance réformiste souligne aujourd’hui qu’il ne faut pas trop préciser les contours de la foi du moment que l’on est d’accord sur le noyau, sur ce qui est essentiel. Cette tendance prône le dialogue plutôt que la confrontation et la séparation. L’apparition du pentecôtisme au début du 20e siècle, puis du charismatisme, ont par ailleurs profondément influencé l’évangélisme contemporain.
Une tentative de définition
Ce très bref survol nous permet de comprendre que bien des groupes peuvent revendiquer le nom d’évangéliques. Certains de ces groupements ont évolué vers des positions différentes des positions initiales. Parmi les baptiste ou les méthodistes des Etats-Unis, bon nombre d’Eglises ne peuvent plus souscrire à l’orientation générale du mouvement évangélique. Aujourd’hui, la frontière entre évangéliques et non-évangéliques passe souvent à l’intérieur d’une même dénomination. D’autre part, à l’intérieur des Eglises réformée, luthérienne, anglicane ou même catholique, des chrétiens individuels adhèrent pleinement aux principes fondamentaux de l’évangélisme. Les définitions du mot "évangélique" sont donc plus ou moins extensives et il convient de parler à son propos d’un mouvement plutôt que d’un type d’Eglises.
Les tentatives ces dernières années de définir ce qu’est un "évangélique" ne manquent pas. Pour Christopher Sinclair, le mouvement évangélique est la forme confessante, bibliciste et conversionniste du christianisme. Sébastien Fath, sociologue et chercheur au CNRS, n’est pas très éloigné lorsqu’il évoque les caractères fondateurs de l’identité évangélique: l’accent sur la conversion, le biblicisme, le crucicentrisme (l’accent sur la croix, Jésus-Christ acceptant de mourir pour les pécheurs), l’accent sur l’activisme et la culture de l’engagement. Le chrétien évangélique est militant. Il s’engage pour la conversion des individus. Cette thématique convertionniste est devenue la prérogative des évangéliques depuis 40 ou 50 ans. Mais, alors qu’un certain nombre d’évangéliques mettent l’accent principal sur le mouvement de la conversion individuelle, d’autres rappellent l’importance du souci éthique et social: les chrétiens ont une place à tenir dans la société. Ils sont concernés au premier chef par la question de la justice.
Nous pourrions peut-être tenter cette définition, avec Blocher: "l’identité évangélique se caractérise par la notion de la radicalité de la rupture avec Dieu, de l’impuissance de l’homme frappé du péché à se tourner vers Dieu". Déjà Augustin, puis la Réforme, mettaient l’accent sur ce point non négociable. Malgré toutes nos différences, le maintient de ce point fondamental explique qu’il y a un air de famille entre tous les évangéliques.
Les contours de l’identité évangélique
S’il y a des évangéliques stricts, des évangéliques larges, et d’autres encore qui sont en périphérie, il y a malgré tout le maintien de certains traits de caractères qui démarquent un évangélique d’un non évangélique. Définir le cœur de l’identité évangélique revient aussi à en définir les limites, le cercle à partir duquel on se trouve soit dedans, soit à l’extérieur, même si ce cercle n’est pas toujours aisé à définir. Schaeffer disait que le christianisme évangélique doit être perçu comme un cercle autour duquel il y a des falaises. Si nous franchissons ces limites, alors nous nous perdons.
La diversité des positions doctrinales et de la manière de vivre la foi qui existait entre les Eglises du Nouveau Testament doit nous amener à avoir une position d’ouverture et de dialogue sur des points que l’on peut considérer comme secondaires, ne touchant pas au cœur même de la foi. Il en est d’autres cependant sur lesquels toute atteinte reviendrait à remettre en cause la notion même du seul salut en Jésus-Christ, de la grâce seule, ou de l’Écriture seule.
Jésus-Christ lui-même établit une hiérarchie entre l’importance des vérités. En Matthieu 23, verset 23, il distingue ce qui pèse le plus dans la loi. En Philippiens 3, versets 15 à 16, l’apôtre Paul admet la diversité des opinions, et recommande que, "si sur un point quelconque, vous pensez différemment, Dieu vous éclairera aussi là-dessus. Seulement, au point où nous sommes parvenus, continuons à marcher ensemble dans la même direction."
Distinguer le fondamental du secondaire
Comment distinguer ce qui est essentiel de ce qui est secondaire? Pour John Stott, le cœur de la foi se situe dans l’activité de révélation de Dieu (autorité ultime de l’Écriture), l’œuvre rédemptrice du Christ (annonce envers les pécheurs), et le ministère transformateur de l’Esprit (les ministères). Il s’agit là de points non négociables. Lorsque l’on s’en écarte, on s’éloigne d’une foi biblique.
On peut néanmoins se demander quelles sont les critère qui nous peuvent nous aider à opérer un choix entre le cœur de la foi et ce qui est moins essentiel. Déjà lors du Congrès de Lausanne, en 1974, Henri Blocher a proposé cinq critères d’évaluation pour établir l’importance d’un point de doctrine:
1) quelle est la place qu’occupe cette question dans l’ensemble de l’Écriture? (le nombre de versets et leur emplacement)
2) critère doctrinal: quelles sont les implications de cette question?
3) critère pratique: qu’est-ce que cela change dans la pratique?
4) critère historique: ce point a-t-il toujours été l’objet de discussions au cours l’histoire, ou n’en discute-t-on que depuis peu?
5) quel est le consensus des spécialistes d’aujourd’hui sur cette question?
A ces cinq critères, il convient toutefois d’apposer deux remarques:
- premièrement, il ne s’agit pas seulement d’évaluer la doctrine, mais aussi l’éthique. Ce que nous pratiquons fait partie de notre foi!
- deuxièmement, l’application de ces critères sera différente selon qu’il s’agisse de personnes ou de doctrines. Si quelqu’un dément par sa conduite la vérité évangélique qu’elle confesse, on ne pourra pas dire d’elle qu’elle est évangélique. Il ne suffit donc pas d’avoir une bonne doctrine, mais celle-ci doit être appliquée dans la vie courante (orthopraxie).
Il faut encore ajouter qu’aux limites, tout n’est pas parfaitement clair. Certains évangéliques par exemple n’ont pas une théologie parfaitement orthodoxe quant aux notions de la personne au sein de la Trinité et pourtant se rattachent quand même au courant évangélique. Pour ce qui concerne l’expiation pénale, si essentielle pour une foi qui s’enracine dans l’Écriture seule, on peut dire que celui qui nierait cette notion se situerait en-dehors du cercle évangélique. Certains évangéliques cependant, sans nier l’expiation pénale, pensent qu’il y a d’autres schèmes qui conviennent peut-être mieux pour définir le sens de la mort de Jésus-Christ.
Les éléments doctrinaux discutés entre évangéliques
En s’appuyant sur les cinq critères définis plus haut, H. Blocher, lors de sa conférence au colloque des théologiens évangéliques, s’est risqué à proposer une liste de points qui doivent être considérés comme des débats qui ont lieu à l’intérieur du cercle évangélique: le millénium, les relations Eglises-État, le baptême du Saint-Esprit, la prophétie pléniaire, l’arminianisme, le pédobaptême, etc.
"Le principe de l’Écriture seule (sola scriptura), cher aux Réformateurs, ne permet cependant pas d’éviter des lectures différentes. Au 16e siècle, cette diversité provoquait anathèmes et mises à mort", relève Neal Blough, théologien mennonite et professeur d’histoire à la Faculté de Vaux-sur-Seine. Fort heureusement, même si entre évangéliques nous avons parfois de la peine à discuter de certains sujets, nous sommes prêts à reconnaître aujourd’hui que quelqu’un peut être d’un autre avis sur ces questions sans que cela nous amène à douter de son identité évangélique. Malgré tout, même dans ces questions, il est possible de sortir du cercle. Lorsque par exemple un choix herméneutique dispensationnaliste conduirait à refuser d’évangéliser les Juifs, la question touche trop au cœur du salut pour que l’on puisse encore considérer ce point de vue comme évangélique.
Des débats ont lieu entre évangéliques stricts et largessur la question de la doctrine de l’inerrance ("infaillibilité") de l’Écriture, du châtiment éternel ou de la rigueur à avoir dans le domaine de l’éthique sociale. Généralement, l’élargissement s’accompagne d’une plus grande indulgence œcuménique ainsi que d’un militantisme moins fort, mais il y a des exceptions.
Pierre Berthoud, au cours de ce colloque, évoquait encore la nécessité d’interroger les présupposés de la modernité et des sciences humaines. Dans quelle mesure, même si nous confessons une foi orthodoxe, ne nous laissons-nous pas influencer par la culture dans laquelle nous nous trouvons? "Ne prenons pas les différentes méthodes proposées en psychologie comme argent comptant, sans en interroger les présupposés. Lorsque nous parlons de "totalité de l’Écriture" et "d’autorité de l’Écriture", cela doit nous conduire jusqu’à ce niveau de questionnement. Ce n’est pas notre expérience qui doit déterminer les contours de la vérité. La vérité vient de la révélation de Dieu dans sa Parole, et notre expérience doit se plier à cette norme souveraine." Belle conclusion.