Conférence annuelle du Réseau évangélique suisse, samedi 24 avril 2010
La Suisse est-elle une nation chrétienne ?
Conférence de M. Tom Bloomer, docteur en sciences de l’éducation et recteur international de l’Université des Nations de JEM
Bien sûr que non.
Et elle ne l’a jamais été.
Une nation ne peut pas, selon moi, être convertie comme un individu. Des Luthériens pourraient peut-être accepter une telle affirmation, sur la base de leur théologie de la relation entre l’Etat et l’Eglise. Mais cette position est très différente de la nôtre.
Par contre, une nation peut être plus ou moins christianisée, ce qui fut d’ailleurs le cas de la Suisse et de tous les autres pays de ce continent.
La culture européenne est le fruit de l’impact de l’Evangile sur les tribus païennes de l’Europe.
Mon père spirituel, le juif messianique Arthur Katz, prononçait cette phrase : « Avant l’arrivée de l’Evangile la culture des tribus au nord des Alpes consistait à boire de la mauvaise bière dans des crânes humains. » Bien sûr qu’il exagérait, par provocation, mais peu sont ceux qui réalisent à quel point ce que nous vivons et croyons maintenant nous vient des principes bibliques développés par Jean Calvin. Parmi ces principes, on retrouve notamment :
- La valeur de l’individu
- La valeur de la femme
- Le droit à l’éducation universelle
- La démocratie
- La loi au-dessus de tous les hommes, même les puissants
Ainsi, la fontaine de la Place de la Palud à Lausanne, œuvre d’un réfugié huguenot, nous montre Dame Justice les yeux bandés tenant une balance et une épée. A ses pieds, se trouvent quatre figures représentant respectivement le roi, le pape, l’empereur, et le sultan.
De même, dans le tableau ornant une salle du Tribunal du district de Lausanne à Montbenon, l’ancienne Cour suprême est dépeinte comme une justice basée sur la Parole de Dieu, avec ce verset : La justice exalte une nation (Proverbes 14.34).
- La dignité du travail, et la valeur du travail bien fait à tous les niveaux (a favorisé le développement de la mécanique de précision).
- La ponctualité… encore Calvin
- L’honnêteté dans les relations « Chose promise, chose due ! »
- L’essor de la science n’a PAS commencé au siècle des Lumières, comme on peut le lire de plus en plus, mais avec la Réforme.
- Et la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen n’est pas pensable sans les fondements chrétiens de la France.
Je suis donc convaincu que l’Evangile peut transformer des nations, et les exemples sont nombreux (cf. le dernier livre de Loren Cunningham, bien documenté).
Face à cette notion de « nation chrétienne », deux erreurs guettent les fidèles :
La première est de penser qu’un réveil puissant va venir inonder le pays et qu’une grande unité va en résulter, frayant le chemin vers une adoption des valeurs bibliques à tous les niveaux, à l’instar de la Réforme du 16ème siècle.
Ce n’est certainement pas impossible à Dieu ; mais je pense que sans ce grand réveil, la grande diversité des religions, croyances et idéologies va persister et même se développer. Nous ne retrouverons pas de société homogène, unie dans la même religion, la même Weltanschauung, le même point de vue sur le monde. Depuis les 7 jours de la Création, la tendance irrésistible a toujours été à une augmentation de la diversité. Tous les chiens domestiques viennent des loups gris. Presque toutes les nations de la planète sont maintenant multiculturelles, et cela ne va pas changer.
L’autre erreur est de se dire que nous devons garder nos valeurs bibliques pour nous-mêmes, car nous n’avons pas le droit de les imposer aux autres. On croit alors que l’enseignement de Dieu est là seulement pour Son people.
Or, il est clair pour moi que le Seigneur désire que les nations suivent son enseignement, pour la simple et bonne raison que c’est Lui qui les a créées et que c’est Lui qui sait comment une nation doit vivre pour être prospère (vivre le shalom, le bien-être, l’harmonie) dans tous les domaines (voir par ex. les 2 premiers chapitres de livre d’Amos, ou le livre d’Abdias, une parole adressée au royaume d’Edom). Et si nous voulons aimer notre prochain, nous ne pourrons pas le laisser dans l’ignorance des propos de Dieu à son sujet.
Cela inclut par exemple de favoriser le fédéralisme. En effet, la forte diffusion du pouvoir politique endigue les tentations venant du péché. Par conséquent, il est le seul système qui peut gérer cette tension universelle entre unité et diversité dans une nation.
L’histoire nous montre que toute centralisation du pouvoir, qu’elle soit politique, économique, ou religieuse, conduit à l’injustice et à la corruption. Les exemples actuels sont légions. Ne méprisons pas le fédéralisme, cette partie précieuse de notre héritage suisse. Déjà dans l’Ancien Testament, le roi d’Israël n’avait pas le pouvoir absolu : le pouvoir avait été divisé entre le roi, les prêtres, et les prophètes. C’était bien différent de ce qui se passait dans les pays alentours.
L’identité d’une nation vient en partie de ses racines : nous Suisses, sommes d’origine tribale, minoritaires… et chrétiens.
Notre identité n’est ni culturelle, ni linguistique. Historiquement, nous sommes un pays très divers et l’une des forces de notre unité a été notre christianisme. Sauf, quand nous ne nous comportons pas comme des chrétiens, et que des conflits nous entrainent dans la guerre… du Sonderbund.
Plus tard, notre identité a aussi été façonnée par les grands courants du siècle des Lumières, la réaction du romantisme, le réveil (la Suisse étant le pays des montres neuves et des vieux réveils), la pensée hégélienne, l’existentialisme, et maintenant la postmodernité.
Pour moi, la Suisse est unique : toute cette diversité dans un si petit pays, avec une si petite population. On n’a jamais eu de roi, et on a joui de la démocratie pendant 7 siècles. Il y a ensuite eu la Réforme, qui a apporté ou renforcé ces enseignements que je viens de mentionner. La Suisse est le seul peuple de la Terre qui possède le précieux privilège d’initiative et de référendum ; et c’est peut-être aussi le pays avec le gouvernement national le moins fort ; en d’autres termes, nous sommes le pays au monde où le pouvoir politique est le plus diffusé. Je crois fermement, chers concitoyens, que c’est un don de Dieu.
(Et un signe classique d’immaturité, est le mépris de son héritage.)
Une partie de notre identité vient aussi de ce que nous avons honoré Dieu, comme nation. Voir, par ex. la proclamation annuelle à l’occasion du Jeûne fédéral qui a toujours honoré Dieu, par le passé. (Romains 1.21 : Malheur à un peuple qui n’honore pas Dieu et ne Lui rends pas grâces.)
C’est vrai que notre identité a changé ces dernières années. Mais on ne peut jamais renier ses racines... Il y a certes la tentation de I Samuel 8, celle d’être comme les autres nations, et d’avoir la sécurité d’un homme fort pour nous gouverner. Voulons-nous vraiment suivre la France et les USA vers une présidence beaucoup plus forte ?
Comment devrions-nous agir face à notre pays ?
Les évangéliques du 19ème siècle étaient connus pour leur compassion. Ils ont construit beaucoup d’hôpitaux et d’orphelinats. Sommes-nous connus aujourd’hui pour notre compassion ?
Un autre point :
Je veux m’inspirer de l’exemple de Guillaume Kuyper qui a su proposer des lois basées sur la Bible il y a un siècle de cela dans un pays moderne diversifié : la Hollande. Ces lois ont été adoptées non seulement parce qu’elles étaient bibliques, mais parce qu’elles étaient bonnes et qu’une majorité en a été convaincue.
Kuyper enseignait par exemple que la laïcité n’existe pas. Selon lui, tout système de pensée est religieux à la base. Il considérait ainsi que la pensée humaniste française était une idolâtrie de l’être humain, s’élevant contre l’acceptation de Dieu et de Ses lois.
Exclure toute mention de Dieu et du christianisme de nos écoles et autres institutions c’est donc échanger une religion contre une autre… et cela nous conduit tout droit à un renforcement du pouvoir de l’Etat sur les Eglises et les familles.
C’est aussi une injustice face à ceux qui ne sont pas de cette religion-là.
Durant toute sa vie Kuyper a lutté pour obtenir une loi qui établirait le droit à la liberté, pas seulement de la religion, mais aussi de l’école.
Pasteur, journaliste, écrivain, membre du parlement hollandais, et finalement premier Ministre, il a eu une carrière professionnelle qui a duré de 1870 à 1920.
Mais il n’a pas seulement fait de la politique ; il a aussi ENSEIGNE LA NATION, et c’est sur la base de cet enseignement qu’il a pu voir cette loi se réaliser… après 50 ans de journalisme.
Je suis très reconnaissant aux chrétiens qui s’engagent dans la politique. Mais l’exemple américain montre bien que cela n’est pas suffisant. Je peux vous dire que le lobbying mis en place par des évangéliques américains n’a pas porté beaucoup de fruit.
Si on avait investi tout ce temps, cette énergie et cet argent dans l’enseignement de la nation – une des tâches que Jésus nous a laissées – des changements politiques en seraient la suite logique.
Mais Kuyper et son équipe ont aussi passé beaucoup de temps à discerner « l’esprit du siècle ». Ils réalisaient que le conflit des idées était avant tout un combat spirituel, et que les chrétiens devaient travailler dur pour échapper aux courants du monde qui les entoure. Par ex., les médias nationaux…
Ils ont aussi passé leurs vies à étudier la Bible ET les enseignements de Calvin pour savoir que dire à leurs concitoyens, quelles lois proposer.
Cela, c’est tout un programme : discerner l’esprit du siècle, connaître la Parole, l’appliquer de nos jours…
Mais par amour pour nos concitoyens, nous devons leur proposer des chemins à suivre… ou à éviter.
Pour terminer, je souhaiterais me référer à Ezéchiel. 16. La nation est-elle princesse ou prostituée ? Elle doit prendre garde à ne pas épouser d’autres dieux… Nous devons voir ces deux dimensions.
Mon rêve pour la Suisse, et pour chaque autre nation sur notre planète, est d’avoir une Eglise croissant en nombre, en maturité et en compassion. Je désire que les minorités, les faibles, et les pauvres de toute sorte soient respectés et aidés ; que la diversité soit maintenue en même temps que l’unité ; et que les acteurs des médias et du monde politique, même s’ils ne se convertissent pas, honorent Dieu et reconnaissent que Ses principes sont les meilleures pour la vie des individus et pour le pays.
Est-ce impossible ? Pas pour Dieu. Qu’il en soit ainsi.
Amen.