Evangéliques 2004/1
" La Passion du Christ ", de Mel Gibson
Un film hyperréaliste qui ne laisse personne insensible et oblige à la réflexion
Un film qui a déjà suscité de nombreux débats. Au-delà de la polémique, la star catholique d’Holliwood a réalisé là un film saisissant qui nous invite à nous situer par rapport au Christ. Pourquoi Jésus a-t-il dû tant souffrir ? Réactions et commentaires.
C’est suite à une expérience avec le Christ que Mel Gibson a décidé de réaliser un film sur les douze dernières heures de la vie du Christ. Il plonge d’entrée le spectateur dans les tourments que vit Jésus au Jardin de Gethsémanée, symbolisant les enjeux et les luttes spirituelles de ces moments par la présence du diable sous les traits d’une femme androgyne. Survient alors l’arrestation de Jésus par la garde du Temple, puis tout le procès. La violence se déchaîne contre Jésus, les coups pleuvent. Marie, Marie-Madeleine et Jean, qui apparaissent tout au long de la passion, sont là, impuissants face à ce drame violent et sanglant qui se déroule sous leurs yeux. Leurs regards et leurs émotions nous ramènent à nos propres réactions face à ce qui arrive à Jésus. Leurs pleurs deviennent tout à coup nos pleurs. Comment ne pas être touché par ce que doit endurer notre Seigneur ? Un peu à la manière des passions de Jean-Sébastien Bach, où le récit biblique est entrecoupé de commentaires méditatifs sous formes d’arias, Mel Gibson nous livre non seulement un film très fidèle au donné biblique, mais aussi le fruit de sa propre méditation des souffrances du Christ. L’intention théologique dépasse parfois même la réalité historique. C’est ainsi que l’on voit le Christ porter toute sa croix, alors qu’habituellement le condamné n’était amené à porter que la barre transversale (patibulum), le montant vertical ayant déjà été posé sur place. Mais cela se laisse discuter, puisque certains commentateurs, se basant sur Jean 19.17, n’excluent pas que Jésus ait réellement porté la croix…
Un chemin de croix
Le Pilate de Gibson est remarquable d’authenticité. Pris dans un jeu politique complexe fort bien mis en évidence, il finit par livrer Jésus aux chefs religieux juifs qui réclament sa crucifixion. Entouré de gardes romains, Jésus est chargé d’une croix trop lourde pour lui, qui le fait s’écrouler plusieurs fois sur le parcours. Simon de Cyrène est alors réquisitionné pour porter la croix du Christ ; d’abord réfractaire, on le voit passer par une profonde expérience spirituelle au contact de Jésus qui se place à ses côtés tandis qu’il porte la croix. Les paroles de Jésus nous reviennent alors en mémoire : " Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. " (Mt 16.24) Le disciple ne doit pas s’attendre à un destin supérieur à celui de son Maître. Si le Maître a dû souffrir, la vie disciple comportera également un élément de souffrance. Le film interpelle : suis-je prêt à me charger de ma croix ? Suis-je prêt à un engagement radical pour suivre le Christ qui va jusqu’au renoncement à mon droit à la vie ? En voyant Simon porter la croix, le spectateur que je suis réalise soudain que suivre Jésus, c’est être prêt à en payer le prix ! Mais Gibson ne présente pas un autre Évangile que celui des Écritures. La rédemption ne s’acquiert pas par ses propres mérites : au bout de ce chemin de croix, c’est finalement Jésus qui paie le prix ultime de la rédemption, et non pas le disciple qui a porté la croix…
Une rédemption acquise par la souffrance ?
Gibson est un catholique conservateur. On pourrait donc être tenté de faire une lecture catholicisante du film. Un certain nombre d’éléments nous ramènent certes à une piété catholique. Que ce soit le sang répandu à terre que les deux Marie s’empressent d’aller recueillir, le linge blanc posé sur le visage ensanglanté de Jésus qui nous rappelle l’idée d’un saint suaire, Marie à la croix qui embrasse les pieds de son fils crucifié, ou encore Jésus qui offre une réplique en latin à Ponce Pilate, les symboles venant de la mystique et d’une piété catholique traditionaliste sont présents. Il nous semble néanmoins que c’est faire un procès d’intention à Mel Gibson en insinuant que le film présenterait une rédemption acquise par notre participation aux souffrances du Christ. Même si le film nous amène à un étonnement réel quant à l’ampleur des coups et des violences subies par le Christ, force nous est de constater que la réalité est sans doute plus proche du film que de notre conception épurée du récit de la passion. Combien de coups Jésus a-t-il dû subir ? La loi du Deutéronome (25.3 ; cf aussi 2 Co 11.24) mentionne qu’il ne faut pas donner plus de quarante coups de peur d’avilir la personne punie. Mais les Romains n’étaient pas soumis à la juridiction du Sanhédrin, et l’on ne doit pas être surpris que dans ces contrées reculées de l’empire, la barbarie ait pu dépasser de loin les limites imposées dans la loi juive. Oui, Jésus a souffert. Alors que les Évangiles sont très sobres dans leurs descriptions, ils parlent avec étonnamment beaucoup de détails des souffrances physiques de Jésus. Presque la moitié du texte des Évangiles est consacrée au récit des dernières heures avant la crucifixion ! Le spectateur, à la fin du film, ne peut manquer de s’interroger. Pourquoi Jésus a-t-il dû tant souffrir ? Quel était le sens de cette souffrance ? Cette violence ne me renvoie-t-elle pas à ma propre violence à l’égard de Jésus (ou même des autres) ?
Une certaine théologie triomphaliste chercherait volontiers à évacuer la contemplation des souffrances pour ne voir que le Jésus Roi et Victorieux régnant aux côtés de son Père. Mais c’est oublier la méditation que le texte biblique lui-même propose sur ces souffrances. " La correction qui nous vaut la paix est tombée sur lui, et c’est par ses meurtrissures (c’est-à-dire les traces de coups de fouet et autres violences subies) que nous avons été guéris. " (Es 53.5) Oublier la souffrance, n’est-ce pas perdre de vue la distinction fondamentale entre le déjà et le pas encore du salut ? Avant la gloire du Christ ressuscité, il y a le chemin de souffrance du crucifié…
> Jean-Paul Zürcher
Parler de la crucifixion de Jésus sur la place publique
Mel Gibson s’est beaucoup investi personnellement pour que ce film puisse être réalisé. On peut être reconnaissant à ce catholique conservateur d’avoir produit un film qui s’en tient largement à ce que disent les Écritures, même s’il y a nécessairement une part d’interprétation, la Bible ne donnant pas tous les détails. A noter qu’un certain nombre de scènes qui faisaient trop directement allusion à des lectures de mystiques catholiques ont été coupées au montage.
Quant à la polémique lancée par certains milieux juifs, et même chrétiens, que ce film véhiculerait des idées antisémites dangereuses, elle n’a pas lieu d’être. Nier la réalité historique n’est pas la solution : ce sont bel et bien les grands prêtres juifs et leurs disciples, et non Pilate ou les Romains, ni tous les Juifs de toutes les époques, qui ont demandé la crucifixion de Jésus. Pourquoi vouloir passer ce fait sous silence ? Cela n’indique rien de plus que la culpabilité de ce groupe, et ne fournit en aucun cas des motifs à un antisémitisme moderne. Les Évangiles n’accusent pas une race, et le film ne le fait pas non plus.
Ce film ouvre à beaucoup de questions. Il interpelle. Que ce soit par les paroles de Jésus ou par ce qu’il a souffert.
C’est un film à voir et à faire voir. Une occasion extraordinaire pour parler de ce qui est au cœur de notre foi. Ce film permet exactement ce que souhaite l’Alliance évangélique : que l’on parle à nouveau de Jésus-Christ dans les conversations ordinaires, sur la place publique.
On aura tout de même avantage à être soi-même bien au clair sur le sens de la mort de Jésus. Un appel aux pasteurs à prêcher sur le sens de la croix et des souffrances du Christ…